Quoi de neuf dans la Silicon Valley ?
Quand la foule corrige l'IA. La percée des marchés de prédiction.par Georges Nahon
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Compenser les certitudes trompeuses de l'IA par la "sagesse des foules" des marchés de prédiction
L’IA a considérablement augmenté la capacité à produire des prédictions, mais elle a aussi créé une crise de confiance. Lorsque chaque modèle d'IA (LLM) peut simuler l’avenir, afficher des probabilités avec assurance et se justifier avec aisance, la question n’est plus de savoir ce qui peut être prédit, mais ce qui mérite d’être cru.
Un nouvel objet de fascination dans le monde de la tech, de la finance et des médias aux USA
En 2025 un phénomène discret mais révélateur attire l’attention de la Silicon Valley et des marchés financiers américains. Les "marchés de prédiction" comme Kalshi et Polymarket basées à New York, longtemps confinés à l’ombre des cercles académiques ou des cryptomonnaies, connaissent une popularité inédite. Ce sont des plateformes sur lesquelles les participants parient sur des événements futurs, et où les prix de marché agrègent les croyances collectives sous forme de proba-bilités. L’intérêt pour ces marchés s’est fortement accru. La valorisation de Kalshi est passée en quelques mois à 11 milliards $ et celle de Polymarket à 9 milliards $.
Kalshi connaît une croissance fulgurante. Le volume de transactions sur la plateforme est passé de 280 millions à 2,3 milliards de dollars, et ses revenus ont crû d’environ 1 000 % depuis 2024. Fin 2025, Kalshi a levé 1 milliard de dollars lors d’un tour de série E, portant sa valorisation à 11 milliards de dol-lars selon, son PDG.
L'essor des marchés de prédiction
Les marchés de prédiction profitent d’une vague sociétale profonde : une défiance généralisée envers les médias traditionnels et les sources d’information classiques. Les gens cherchent des alternatives crédibles et ils l’ont trouvée. Beaucoup se sont tournés vers les podcasts pour retrouver du sens et de la nuance. Les réseaux sociaux, eux, avaient promis la "sagesse des foules" ou une vérité collective, mais ils ont surtout récompensé l'attrape clics (clickbaits), la polarisation et les contenus extrêmes.Résultat : les fils d’actualité se sont fracturés en deux camps irréconciliables, et le mot "information" a perdu toute crédibilité pour beaucoup. Les marchés de prédiction agissent comme un antidote à cette situation : on y retrouve la sagesse collective, mais avec une différence cruciale, on y joue sa peau (le skin in the game). Les participants mettent leur argent là où est leur conviction. Cette incitation financière aligne les intérêts et filtre le bruit : les prédictions qui en sortent s’avèrent souvent plus précises et plus fiables que les sondages, les débats médiatiques ou les sujets à la mode. C’est précisément cet alignement des incitations qui a été un puissant moteur de leur croissance récente.
Les marchés de prédictions et IA : concurrence ou complémentarité ?
Les marchés de prédiction ne sont ni un substitut à l’IA, ni forcément obsolescents avec la montée en puissance des capacités de raisonnement de l'IA.Ils jouent un rôle différent. On est plutôt dans une troisième voie complémentaire.
Le fonctionnement d'un marché de prédiction (comme Polymarket ou Kalshi) est assez simple.
Des participants misent donc de l’argent sur un événement futur. Le prix du contrat reflète une proba-bilité implicite. Le marché agrège des informations dispersées. Il fonctionne comme un mécanisme d’agrégation d’information humaine sous incitation. Il produit une probabilité implicite d’un événe-ment futur.
Or, que fait une IA moderne ? Elle agrège des quantités massives d’informations. Elle produit une esti-mation probabiliste. Elle optimise ses prédictions en fonction d’un signal d’erreur. Mais l'IA n’a pas d’“incitation financière”. Elle ne connait pas l’information dont disposent les acteurs, elle dépend des données d’entraînement.
Dans les deux cas, le cœur du système est l'extraction d'une probabilité fiable à partir d’informations dispersées et imparfaites. L’un agrège des cerveaux humains incités financièrement. L’autre agrège des données historiques. On peut voir un marché de prédiction comme une IA distribuée composée d’humains.
Ce qui veut dire que les marchés de prédiction sont une forme primitive d’intelligence collective. En fait, l'IA est une forme concentrée d’intelligence prédictive.
Les deux convergent vers le même problème : transformer l’information en probabilités exploitables.
Le scénario probable serait une sorte de boucle réflexive où les IA produisent des prédictions, les humains les contestent, les marchés agrègent le tout et les IA réanalysent les marchés. On aurait alors un système d’“épistémologie distribuée” combinant le calcul statistique, les incitations financières, l'intuition humaine et les données privées.
Pourquoi les marchés de prédiction attirent de plus en plus l’attention à l’ère de l’IA
L’IA, omniprésente dans les actualités et les décisions financières, produit des anticipations impres-sionnantes mais souvent opaques. Ses erreurs, parfois spectaculaires, soulignent un besoin urgent de dispositifs capables de vérifier, de corriger et d’arbitrer les prévisions. Les marchés de prédiction rem-plissent ce rôle en offrant un miroir des attentes collectives, capable de refléter les intuitions humaines, les stratégies politiques ou économiques, et même l’humeur sociale. Ils traduisent la croyance en valeur monétaire qui devient des données exploitables, en temps réel, par les décideurs et les analystes. Contrairement aux sondages classiques ou aux modèles algorithmiques, Polymarket et Kalshi reposent sur l'engagement concret : les participants misent de l’argent sur ce qu’ils pensent être la probabilité la plus proche de la réalité. Ce n’est ni un casino, ni une loterie.
Dans un contexte où la confiance dans les institutions, les experts et même les média est fragilisée, la transparence de ce signal retient particulièrement l'attention.
Les marchés de prédiction ne se contentent plus de rassembler des spéculateurs anonymes autour de paris binaires : ils deviennent des instruments prisés par des investisseurs institutionnels, et sont inté-grés dans des discussions sur l’intelligence artificielle et cités par les médias comme des signaux fiables de ce que les gens pensent qui va se passer.
Des instruments épistémiques
Ce sont des outils de connaissance. Ils révèlent ce que les gens croient réellement, lorsqu’ils sont incités à être honnêtes. L’IA ne remplace pas cette honnêteté : elle la canalise, la structure et la rend lisible. Elle aide à définir les sujets soumis aux pronostiqueurs. Une probabilité collective, disciplinée par l’enjeu financier.
Ainsi, Kalshi et Polymarket ne sont pas seulement des plateformes de paris. Ce sont des dispositifs qui produisent une forme particulière de connaissance : une probabilité collective, disciplinée par l’enjeu financier. Ils ne disent pas ce qui va arriver avec certitude, mais ce que la société estime le plus cré-dible à un moment donné et pourquoi.La couverture médiatique, elle aussi, évolue avec ces outils. Aux Etats-Unis, des journalistes et édito-rialistes utilisent désormais les probabilités issues de ces marchés pour illustrer l’incertitude sur des sujets allant des élections présidentielles à la politique énergétique, en passant par les décisions de régulateurs et les tendances économiques.
Les laboratoires de l’incertitude
Plus profondément, ce phénomène soulève des questions philosophiques et sociales. Que signifie "savoir" à l’ère où les machines peuvent générer des scénarios crédibles pour presque tout ? À qui faire confiance lorsque les signaux humains et algorithmiques divergent ? La valeur des mar-chés de prédiction réside peut-être moins dans leur capacité à "deviner l’avenir" que dans leur rôle de laboratoires de l’incertitude, où les croyances sont exposées, confrontées, et testées par l’enjeu réel.
Dans ces laboratoires, l’incertitude devient tangible et quantifiable, et les erreurs se paient. C’est un contraste frappant avec l’IA, qui peut fournir des certitudes trompeuses sans coût direct pour ses géné-rateurs.
Les marchés prédictifs sous haute surveillance : quand les paris sur la guerre soulè-vent des questions éthiques et juridiques
Les marchés prédictifs font l'objet d'un examen approfondi depuis la révélation de transactions suspectes liées aux frappes américaines contre l'Iran. Selon Bloomberg, 59 millions de dollars ont été échangés sur la seule plateforme PolyMarket autour du calendrier de ces frappes. Un compte unique a empoché plus d'un demi-million de dollars , son premier pari ayant été placé une heure seulement avant que l'information soit rendue publique, ce qui laisse fortement soup-çonner l'utilisation d'informations privilégiées.Sur la plateforme concurrente Kalshi, près de 55 millions de dollars ont été échangés sur la question du maintien au pouvoir de l'ayatollah Khamenei. Dès sa mort annoncée, Kalshi a sus-pendu ces marchés, invoquant une politique interne interdisant les paris directement liés au dé-cès d'une personne (interdiction de parier sur la mort d'autrui).
De la légalisation des paris sportifs aux paris sur la guerre
Ce phénomène trouve son origine dans une décision de la Cour suprême américaine en 2018, qui a légalisé les paris sportifs. À l'époque, personne n'avait anticipé la dérive actuelle : la pos-sibilité de miser sur à peu près n'importe quoi , célébrités, élections, prix de l'essence, météo. L'aboutissement logique, mais profondément troublant, de cette évolution est que les conflits armés sont devenus eux aussi un terrain de jeu pour les parieurs.
Jeu d'argent, investissement ou outil d'analyse ?
Ces plateformes revendiquent un statut d'investissement plutôt que de jeu d'argent, mettant en avant la notion de "sagesse des foules" : l'idée que des marchés libres permettraient de mieux anticiper les événements futurs et d'en évaluer les risques.La distinction entre jeu, investissement et trading repose sur l'utilité que génère l'argent engagé. Acheter des actions d'une entreprise contribue à son développement. En revanche, parier sur l'issue d'un match de football local ne profite à personne d'autre qu'au parieur, il n'y a aucune valeur créée pour la société.
Dans le cas des conflits armés, on pourrait théoriquement défendre une certaine utilité sociale : mieux comprendre et anticiper les risques géopolitiques. Mais cet argument se heurte à des dé-rives bien réelles : manipulation des marchés, incitation à agir dans le monde réel pour influen-cer un résultat, et dans les cas les plus extrêmes, encouragement indirect à la violence. Un indi-vidu pourrait théoriquement parier sur l'assassinat d'une personne, puis passer à l'acte pour em-pocher ses gains.
Des exemples qui illustrent les limites
PolyMarket a récemment proposé un marché sur la probabilité d'une explosion nucléaire dans le monde. Après les frappes contre l'Iran, le volume d'échanges a atteint 250 000 dollars en une seule journée, avec des traders évaluant cette probabilité à 24 %. Face aux critiques, la plate-forme a finalement supprimé ce marché. La question morale posée était simple mais vertigi-neuse : est-il acceptable de tirer profit de la prédiction correcte qu'une bombe va tomber sur des civils ?
Des réponses politiques et judiciaires en cours
Le sénateur démocrate Chris Murphy prépare un projet de loi visant à interdire aux personnes proches de l'administration Trump ou ceux qui la côtoient de près de tirer profit de tels marchés, estimant qu'ils ouvrent la porte à une corruption de la décision publique via l'exploitation d'informations confidentielles. Selon la société d’analyse Bubblemaps, six "initiés suspects" sur Polymarket auraient gagné 1,2 million de dollars en pariant sur une frappe américaine contre l’Iran avant le 28 février, certains paris ayant été placés quelques heures après les premières explosions à Téhéran ; un compte a misé 60 000 dollars et a gagné en 560 000 dollars.Sur le plan juridique, plusieurs États américains poursuivent déjà ces plateformes, notamment Kalshi, en particulier sur ses marchés liés au sport, qui représentent environ 90 % de son vo-lume quotidien. Beaucoup s'attendent à ce que ces affaires finissent par être regroupées et tran-chées en une seule décision par la Cour suprême.
L'intérêt de la Silicon Valley pour les marchés de prédiction
Kalshi et Polymarket ont attiré des investisseurs célèbres de la Silicon Valley comme Sequoia Capital, Andreessen Horowitz, Paradigm, Founders Fund (Peter Thiel), CapitalG (Google), DragonFly et Coin-base Ventures. Les investisseurs de la Silicon Valley observent ces évolutions avec attention, non pas pour un gain im-médiat ou une simple introduction en bourse, mais parce qu’ils pressentent que ces plateformes pour-raient devenir des infrastructures essentielles de l’information. Car elles capturent quelque chose que l’IA seule ne peut pas fournir : la croyance humaine, disciplinée par l’incitation financière, révélant les zones de consensus, de doute et de divergence dans une société en quête de certitude.
En filigrane, l’intérêt de la Silicon Valley ne relève donc pas du hasard. Les investisseurs voient dans ces plateformes l’opportunité de réconcilier l’intuition humaine, les signaux collectifs et l’IA, de cons-truire des systèmes hybrides où la "sagesse des foules" est analysée par la machine. Ils misent sur la possibilité que ces marchés deviennent des fondations informationnelles incontournables, capables de guider les décisions politiques, économiques et sociales dans un monde où la prévision est devenue un bien stratégique.
La popularité croissante des sociétés Kalshi et Polymarket n’est donc pas qu’un phénomène de mode : elle signale une mutation importante dans la manière dont la société américaine, et peut-être mon-diale, tente de comprendre et d’anticiper le futur. Et ce qu'elles représentent dans une économie post-IA.
Leurs activités résonnent directement avec les préoccupations de la Silicon Valley sur l'information, les prédictions et le pouvoir.
Georges Nahon
Mars 2026
© 2026 Georges Nahon
Sources: NYT, Washington Post, FT
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