La transformation du SaaS à l’ère des agents intelligentspar Georges Nahon
SaaS-pocalypse : pourquoi les géants du SaaS et du logiciel chutent en Bourse… sans s’effondrer
Au début de 2026, les marchés financiers envoient un signal déroutant.
Des entreprises de logiciels parmi les plus solides, rentables et omniprésentes voient leur valeur boursière chuter brutalement. Salesforce, Adobe, ServiceNow, mais aussi des acteurs historiques comme Thomson Reuters ou LexisNexis ont perdu en quelques jours des dizaines de pourcents de capitalisation. Selon plusieurs sources, environ 285 mille milliards de dollars de capitalisation boursière se sont évaporés.
Dans les médias financiers, certains parlent déjà de “SaaSpocalypse”, voire d’un krach du logiciel voire d’une condamnation du modèle SaaS face à l’intelligence artificielle. Une formule spectaculaire qui a surtout contribué à nourrir la panique.
Pourtant, un paradoxe saute aux yeux : ces entreprises continuent de vendre, leurs revenus tiennent, et parfois progressent. Alors pourquoi une telle sanction des marchés ?
La réponse se trouve moins dans le présent que dans la façon dont l’intelligence artificielle rebat les cartes du futur.
Un secteur déjà fragilisé avant la chute
Il faut d’abord rappeler que la tempête n’est pas arrivée par surprise.
Bien avant la chute boursière de février 2026, le secteur du logiciel faisait face à un climat déjà morose : croissance jugée trop lente, valorisations élevées, et surtout une rotation massive des investisseurs vers des valeurs dites plus “AI hard”, matériel, semi-conducteurs, infrastructures.
Le mini-krach n’a fait qu’accélérer un doute latent : et si le rôle du logiciel traditionnel était en train de changer plus vite que prévu ?
Quand l’IA commence à vraiment fonctionner… et fait peur
C'est ironique, mais après avoir paniqué à l'idée que l'IA puisse être une bulle spéculative, les marchés financiers paniquent maintenant à l'idée que l'IA puisse réellement fonctionner !
La sortie d’outils d’IA très avancés a agi comme un électrochoc. Anthropic a frappé fort avec Claude Opus 4.6 et ses capacités de collaboration autonome. OpenAI a répliqué immédiatement avec GPT-5.3-Codex, présenté comme un modèle capable de jouer un rôle direct dans sa propre conception, notamment en cybersécurité.
Ces outils sont désormais perçus comme capables d’automatiser des tâches complexes, rédaction juridique, analyse, gestion de données, qui constituaient jusqu’ici le cœur de la valeur de nombreux logiciels SaaS.
Une idée s’est alors installée : si l’IA peut faire le travail, à quoi servent encore les logiciels qui l’encadraient ?
Moltbook : un signal faible qui en dit long
C’est dans ce contexte qu’est apparu un phénomène aussi déroutant que symbolique : Moltbook.
Lancé le 28 janvier 2026, ce réseau social inspiré de Reddit[1] est entièrement peuplé… d’agents IA. Pas d’humains. Les agents y discutent, débattent, plaisantent, s’évaluent et prennent des décisions. Les humains peuvent observer, mais pas intervenir.
En quelques heures, Moltbook a attiré 1,7 million de comptes d’agents et généré plus de 250000 publications. Une grande partie de cette activité était alimentée par OpenClaw, un agent IA personnel open source.
Moltbook n’est pas un produit grand public. C'est est un signal faible de la couche agentique. Les expérimentations observées autour de Moltbook illustrent de manière concrète la transition du software vers les agents. Malgré les incertitudes sur l’authenticité de certains contenus et les mises en scène parfois provocatrices, l’élément structurant réside ailleurs. Des agents, définis par des règles générales plutôt que par des instructions détaillées, interagissent entre eux sans sollicitation humaine permanente.
Chaque agent fonctionne à partir d’un cadre de comportement, assimilable à un méta-prompt, qui encadre ses interactions sans dicter précisément ses actions. Les productions d’un agent deviennent les entrées d’un autre, créant des boucles d’interaction continues. Ce mécanisme réduit le rôle du prompt humain explicite et introduit une forme de continuité opérationnelle.
Dans le contexte de l’entreprise, cette logique se traduit par des agents capables d’orchestrer des processus entiers au-dessus de multiples logiciels, transformant profondément l’organisation du travail numérique.
OpenClaw, l’agent qui agit (vraiment)
De son côté, OpenClaw (parfois appelé Moltbot et Clawdbot) a rapidement fait sensation. Présenté comme “l’IA qui agit vraiment”, il peut exécuter des tâches de manière autonome, mémoriser les préférences de l’utilisateur et apprendre de ses interactions.
Sa particularité : on ne l’utilise pas via une interface dédiée, mais directement depuis WhatsApp, Slack, Telegram, Discord ou iMessage. L’agent s’insère là où le travail se fait déjà. Selon Forbes, son adoption rapide s’explique par des gains de productivité spectaculaires. Mais son créateur, Steinberger, met aussi en garde : l’outil nécessite une configuration minutieuse et n’est pas encore adapté aux utilisateurs non techniques. Les risques de sécurité sont bien réels.
La chute en bourse des valeurs SaaS et l'émergence de Moltbook et d' OpenClaw posent, au fond, la même question : qui sera l’acteur central du travail intellectuel dans un monde d’IA ? le logiciel existant, ou la couche qui le coordonne et le dépasse ?
Une crise de valorisation, pas une crise d’activité
La chute des valeurs SaaS et l’émergence d’agents comme OpenClaw posent en réalité une seule et même question : qui sera l’acteur central du travail intellectuel demain ?
La Bourse ne juge pas seulement ce qu’une entreprise gagne aujourd’hui, mais ce qu’elle est censée gagner dans 5, ou 10 ans ou plus. Or l’arrivée de l’IA agentique a profondément brouillé cette projection.
Les investisseurs ne disent pas que le SaaS est inutile. Ils disent qu’ils ne savent plus quel sera son rôle dans l'avenir. Et cette incertitude suffit à faire chuter les valorisations.
Agents contre SaaS ? Le faux débat
Satya Nadella, le patron de Microsoft, va très loin. Selon lui, la notion même d’applications métiers pourrait s’effondrer. Dans une “ère agentique”, ce seraient les agents IA qui orchestreraient la logique métier au-dessus des systèmes existants. Les agents deviendraient les nouvelles applications, avec une tarification non plus par utilisateur, mais par agent.
À l’inverse, Aaron Levie, CEO de Box, défend une vision plus nuancée. Pour lui, les agents ne remplacent pas le SaaS : ils l’augmentent. Les logiciels restent indispensables pour la conformité, la fiabilité des données et les processus critiques. Les agents opèrent au-dessus, sans remettre en cause ces fondations. Le PDG de Nvidia, Jensen Huang, une personnalité centrale dans le domaine de l'IA, a de son côté fait remarquer que les craintes selon lesquelles l’intelligence artificielle remplacerait les logiciels et les outils associés étaient "illogiques" et que "le temps prouvera le contraire". Et un exécutif de la banque J.P.Morgan, a indiqué qu’il lui semblait "illogique" de penser qu’un nouveau plug-in issu d’un grand modèle de langage (LLM) pourrait "remplacer chaque couche des logiciels d’entreprise critiques (mission critical) pour l’activité "[2]
Le logiciel ne meurt pas, il devient invisible
Les CRM, logiciels financiers, juridiques ou industriels sont profondément intégrés dans les entreprises. Ils ont été testés, corrigés et adaptés pendant des décennies. Les remplacer du jour au lendemain par du code généré par une IA serait irréaliste et dangereux.
Le vrai risque n’est pas la disparition, mais l’effacement.
Le SaaS pourrait devenir une couche d'infrastructure silencieuse, indispensable mais peu visible, sur laquelle s’appuie une nouvelle couche beaucoup plus stratégique : celle des agents IA.
Des outils aux agents : le centre de gravité se déplace
Historiquement, le logiciel aidait les humains à mieux travailler.
Les agents IA vont plus loin : ils enchaînent des actions complexes, "traversent" plusieurs logiciels et accomplissent des tâches de bout en bout.
Ils ne se contentent plus d’assister le travail. Ils deviennent l’espace de travail. Une nouvelle couche qui s’impose progressivement entre les applications et les utilisateurs. Cette couche ne se contente pas de produire des recommandations ou des réponses ponctuelles ; elle est capable de raisonner, de planifier et d’exécuter des actions en traversant plusieurs systèmes.
Dans cette nouvelle configuration, l’infrastructure demeure indispensable mais tend à se commoditiser.
Dans cette configuration, le SaaS reste le socle fiable et sécurisé. Mais la prise de décision et l’orchestration des actions se déplacent vers la couche agentique. L’humain, lui, se repositionne vers la définition des objectifs, la supervision et l’arbitrage.
Ce déplacement est au cœur des inquiétudes observées sur les marchés.
Dans ce contexte, se pose une question centrale : quel sera l’outil central de demain ? Sagira-t-il une multitude de logiciels, chacun avec son "copilote" interne, ou une couche transversale capable de piloter l’ensemble ? Si la valeur se déplace vers cette couche supérieure, alors les logiciels existants, même indispensables, risquent de capter une part plus faible de la valeur économique.
Un déplacement des profits, pas une disparition du software
C’est ce déplacement qui inquiète les marchés.
Les logiciels actuels resteront utilisés, mais pourraient capter une part plus faible de la valeur économique. La croissance et les marges pourraient se déplacer vers la couche agentique.
Deux choses peuvent donc être vraies en même temps :
le SaaS reste essentiel, mais ne retrouve peut-être jamais ses valorisations passées.
De “Software as a Service” à “Service as Software”
L’IA pousse aussi à un changement plus radical : le logiciel n’est plus vendu comme un outil, mais comme un résultat.
On ne paie plus pour utiliser un logiciel, mais pour obtenir un livrable : une recherche juridique complète, un processus optimisé, un projet terminé. Le logiciel devient un service automatisé.
Comme le résume la société de capital-risque Andreessen Horowitz qui avait inventé le concept du "logiciel qui dévore le monde"[3], : “L’IA ne dévore pas le SaaS. Elle crée une nouvelle génération de modèles SaaS augmentés par l’IA, où la valeur est débloquée grâce à l’automatisation et à l’intégration profonde aux workflows d’entreprise".
Données ouvertes ou fermées : un choix stratégique
Les entreprises SaaS font désormais face à un dilemme.
Fermer les données protège leur position actuelle, mais limite l’intégration avec les agents.
Les ouvrir favorise l’innovation, mais risque de transférer la valeur vers des plateformes externes.
Le débat n’est plus "open source contre closed source", mais "open data contre closed data".
Sécurité, gouvernance et “pourrissement du contexte”
Les agents autonomes posent aussi de nouveaux défis. Ils peuvent accéder à des données sensibles, agir au nom des utilisateurs et se connecter à de multiples systèmes.
Aaron Levie alerte sur le “context rot” ou pourrissement du contexte : trop d’informations non structurées finissent par désorienter les agents. Plus de données ne signifie pas forcément de meilleures décisions.
La gouvernance devient donc centrale : permissions claires, workflows maîtrisés et supervision humaine restent indispensables.
Une redéfinition du travail intellectuel
Au-delà des outils, c’est la nature même du travail intellectuel qui change.
L’humain n’exécute plus. Il formule des objectifs, fixe des contraintes, arbitre et assume la responsabilité.
La rareté ne réside plus dans la production d’informations, mais dans la capacité à orienter des systèmes complexes et à juger leurs résultats.
Conclusion
Le mini‑crack du secteur du logiciel en 2026 ne s’explique pas par une seule cause catastrophique, mais par une combinaison de nouvelles capacités de l'IA perçues comme menaçant les modèles SaaS, un sentiment de marché déjà fragile sur le logiciel, et une réaction émotionnelle amplifiée par les analystes, les journalistes et les médias financiers.
Il apparaît ainsi que la question n’est pas de savoir si le SaaS disparaîtra, mais comment il s’adapte à l’agentification de l’entreprise. L’ère des agents intelligents ne signe pas la mort du SaaS, mais impose une réinvention substantielle de son rôle, de son modèle économique et de sa relation avec l’humain. Les agents modifient la manière dont le logiciel est utilisé et payé, mais le SaaS continue de fournir l’infrastructure indispensable, garantissant la sécurité, la conformité et l’intégrité des données. Les entreprises capables de combiner agents IA, contexte organisationnel et SaaS robuste seront celles qui capteront la valeur dans cette nouvelle ère.
Comme le résume Aaron Levie : "les agents (d'IA) changent notre manière d’utiliser le SaaS et notre façon de le payer, pas notre besoin fondamental de celui-ci."
Georges Nahon.
Conférencier, analyste de la tech numérique, auteur et conseil, précédemment directeur général d'Orange Labs à San Francisco
https://www.linkedin.com/in/georgesnahon/
11 février 2026
(c) 2026 CRiP et Georges Nahon
Sources : Reuters, Forbes, Venturebeat, Bloomberg, A16Z, Box, WSJ, FT, N. Benaich, Steinberger, S. Galloway, D. Sacks, Microsoft et contacts professionnels dans la Silicon Valley
Pourquoi les géants du SaaS chutent en Bourse… sans s’effondrer1
Un secteur déjà fragilisé avant la chute1
Quand l’IA commence à vraiment fonctionner… et fait peur1
Moltbook : un signal faible qui dit beaucoup2
OpenClaw, l’agent qui agit (vraiment)2
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Un déplacement des profits, pas une disparition4
De “Software as a Service” à “Service as Software”4
Données ouvertes ou fermées : un choix stratégique4
Sécurité, gouvernance et “pourrissement du contexte”5
Une redéfinition du travail intellectuel5
[1] Reddit est une plateforme en ligne de discussion et de partage de contenus, souvent décrite comme un mélange entre un forum et un réseau social.
[2] Source: Reuters
[3] Software is eating the world.
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