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Quoi de neuf dans la Silicon Valley ?

OpenAI, Anthropic, SpaceX : quand l'incertitude s'introduit en Bourse

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L'économie computationnelle entre en Bourse

2026 sera l'année de la grande vague d'introductions en bourse (IPOs) dans l'IA. OpenAI, Anthropic, et l'IA de Elon Musk autour de SpaceX sont très attendus sur les marchés financiers, à des valorisations sans précédent. Aramco représentait la plus grosse IPO de l'économie des hydrocarbures avec 25,6 milliards de $ levés dans son IPO de 2019. SpaceX, OpenAI ou Anthropic pourraient devenir les plus grandes IPOs de l'économie computationnelle. Le pétrole dominait le XXᵉ siècle ; la puissance de calcul pourrait dominer le XXIᵉ.
Mais derrière l'enthousiasme il y a une réalité plus complexe : certaines de ces IPOs pourraient être retardées, revues à la baisse ou, si elles ont lieu, transformer la façon dont les marchés évaluent les entreprises technologiques.


Anthropic devant, OpenAI à la traîne

Les chiffres récents sont encourageants. Anthropic annonce son premier bénéfice opérationnel de 559 millions de dollars au deuxième trimestre 2026, avec un chiffre d'affaires en hausse de 130% à 10,9 milliards de $, contre 4,8 milliards au T1 2026. Ce qui va porter sa valorisation à 900 milliards $ contre 852 milliards $ pour OpenAI qui ne serait pas rentable avant 2030.


Le reste de l'écosystème : marée montante ou asphyxie ?

Les petites entreprises d'IA pourraient subir deux effets opposés de ces IPOs.
Côté positif : "Une marée montante soulève tous les bateaux" comme dirait Warren Buffet. Le succès en Bourse des leaders de l'IA peut créer un enthousiasme général. Des acteurs comme les entreprises d'infrastructure IA, de robotique, d'outillage pour LLMs ou de logiciels d'entreprise pourraient en bénéficier. L'enthousiasme récent autour des IPOs liées aux équipements pour l'IA suggère que les investisseurs restent avides d'exposition au secteur de l'IA.
Côté négatif : un vide majeur de liquidités. Les trois Big IA pourraient absorber une telle quantité de capitaux que les autres acteurs d'IA auraient du mal à émerger. L'IPO "surnaturelle" de SpaceX en raison de son échelle risque d'asphyxier le marché des IPOs particulièrement en Europe.
Après ces levées de centaines de milliards, les IPOs suivantes obtiendraient des valorisations plus faibles, les investisseurs pourraient devenir plus sélectifs.


Le gagnant prend tout : la menace oligopolistique

Les trois cavaliers de l'IA-Pocalypse redoutée pourraient-ils nuire au reste de l'écosystème ? Un scénario de type "le gagnant prend presque tout" est tout à fait plausible. Ces leaders pourraient utiliser les capitaux publics pour acquérir des startups, verrouiller l'accès aux capacités de calcul, dominer la distribution, construire des écosystèmes propriétaires. Les plus petites entreprises deviendraient alors des fournisseurs plutôt que des géants indépendants.
L'IA évoluera-t-elle comme Internet (de nombreux gagnants) ou comme les plateformes cloud et mobiles (quelques gagnants ultra-dominants) ? Le fait que Microsoft, Google et Amazon soient déjà investisseurs ou partenaires stratégiques de ces entreprises privées d'IA rendra probablement leurs IPOs moins spéculatives aux yeux des marchés publics. Ces sociétés auront déjà été validées par des acteurs sophistiqués et des partenaires commerciaux majeurs.
 

Les revenus circulaires : force ou dépendance ?

Mais ces mêmes relations soulèvent des questions sur la qualité réelle des revenus, le niveau de dépendance, et sur le fait qu'une partie de la "croissance" pourrait être alimentée par des accords "circulaires incestueux" liés au cloud, à la distribution ou à des relations entre partenaires, plutôt que par une demande large et organique du marché. La question sera de savoir si ces alliances renforcent la solidité du modèle économique ou si elles créent une dépendance excessive à quelques acteurs dominants. Une entreprise est-elle forte parce qu'elle a de puissants partenaires, ou fragile parce qu'elle ne peut plus vivre sans eux ?


L'IA, machine à fabriquer l'incertitude

L'IA est peut-être une machine à créer l'incertitude. Sommes-nous face à une innovation normale ou à un changement anthropologique ? Partout dans le monde les États piétinent dans la course à l'IA. Que vaut un modèle économique si l'intelligence devient une commodité, un produit de base ? Que devient l'avantage concurrentiel d'un pays ? Peut-on encore raisonner avec les catégories économiques du XXe siècle ? Les financiers pensent en cycles alors que nous sommes dans un changement de système.
Mais "qui produit réellement l'avenir ?" Les marchés ne créent ni OpenAI, ni Nvidia, ni SpaceX. Ils financent parfois après coup. En fait, pour financer les startups de l'IA, il y a eu beaucoup d'argent privé venant d'entreprises bien établies en tech comme Amazon, Microsoft, Google et Nvidia, et de l'endettement, mais pas d'appel aux marchés publics.
 

La vitesse comme nouvelle forme d'incertitude

Et si la vraie source d'incertitude était la vitesse ? Ce n'est peut-être pas l'incertitude qui augmente, c'est que les cycles de décision humaine deviennent trop lents. Les États sont-ils trop lents ? On peut se demander si les régulateurs comprennent ce qu'ils régulent. Et les entreprises peuvent-elles encore planifier à cinq ans ? OpenAI est passée d'un laboratoire à une puissance mondiale en quelques années. Les institutions politiques raisonnent, elles, sur dix ans.
On parle de bâtir sur le long terme. Mais les décisions qui vont verrouiller la structure mondiale de l'IA se prennent ce trimestre, pas dans cinq ans. Le long terme est une fiction confortable. Il y a un décalage temporel entre la rhétorique stratégique des politiciens et des stratèges et la vitesse réelle des décisions qui comptent.


L'Europe : une maladie culturelle, pas financière

L'Europe traite ses symptômes financiers alors que sa maladie est peut-être culturelle. L'Europe parle financement alors que la Silicon Valley parle ambition. Elle a peut-être développé une culture étrange : nous exigeons de l'État qu'il crée ce qu'il ne sait pas produire, puis nous lui reprochons son échec. La critique permanente de l'État est souvent une autre forme de dépendance à l'État. Accuser l'État de tous les échecs revient parfois à lui attribuer tous les pouvoirs. Et c'est peut-être déjà une erreur intellectuelle.
Dans le numérique, l'État n'a pratiquement jamais créé les grands gagnants occidentaux. Ni Google, ni OpenAI, ni Nvidia, ni Amazon, ni Microsoft, ni SpaceX (même avec commandes publiques), ni Meta. L'État finance parfois, protège parfois, achète parfois, mais il n'invente presque jamais la dynamique entrepreneuriale elle-même.
Sauf cas particulier : la Chine. Si seule une organisation quasi centralisée comme la Chine semble capable d'orchestrer des géants numériques, l'Europe doit-elle copier ce modèle ou inventer autre chose ?
 

La réglementation avant les produits : l'erreur stratégique européenne

L'Europe stratège se fourvoie. La réglementation européenne de l'IA est arrivée avant les produits. C'est comme écrire le code de la route avant d'inventer la voiture, sauf que pendant ce temps, les Américains ont construit l'autoroute.
L'Europe a d'autres choses : des systèmes de santé, une cohésion sociale, une culture du temps long, une relation différente au travail. La vraie question n'est pas "comment copier la Silicon Valley", c'est "quel modèle de civilisation voulons-nous, et l'IA peut-elle servir ce modèle plutôt qu'en être l'adversaire ?" L'Europe a peut-être encore une chance, petite mais réelle, dans cette course à l'IA, mais pour cela il est temps d'assumer une stratégie de différenciation radicale plutôt que d'imitation retardée.
 

L'architecture institutionnelle comme handicap

L'Europe ne rate pas l'IA par manque de capital ou d'intelligence. Elle la rate par architecture institutionnelle — une architecture qui transforme systématiquement chaque échec en nouveau programme, chaque retard en sommet, et chaque dépendance en déclaration de souveraineté.
Il y a un comportement européen récurrent et stérile : quand un secteur vous échappe, on crée un label. Quand le cloud américain domine, on invente "le cloud de confiance". Quand ChatGPT s'installe partout, on lance un "AI Act". Quand Starlink couvre la planète, on annonce une constellation européenne pour 2030. Ce ne sont pas des stratégies : ce sont des communiqués de presse avec des lignes budgétaires. La couche ajoutée au problème ne rattrape jamais la couche manquante. Il y a une vraie distinction entre politique industrielle réelle et politique industrielle narrative.
 

L'État stratège numérique : une fiction coûteuse

La France a une tradition glorieuse de l'État stratège — le TGV, le nucléaire, Airbus. Mais ces succès ont un point commun : l'État savait exactement ce qu'il commandait, il en était le premier client voire concepteur, et le cycle de développement durait des décennies. Dans le numérique, le produit est obsolète avant que le cahier des charges soit signé. Demander à l'État de piloter une stratégie IA, c'est comme demander à un Haussmann de réguler Airbnb.
Les startups sont devenues un alibi politique. Ce sont en fait des PMEs que l'on encourage. Elles ne passent pas à l'échelle au niveau où ça change la structure du marché global. Elles ne deviennent pas les infrastructures de la prochaine décennie. Et la raison n'est pas le manque de talent : c'est que le marché intérieur européen reste fragmenté, que la commande publique ne joue pas son rôle d'accélérateur, et que les grands groupes européens préfèrent acheter des licences américaines plutôt que de risquer une collaboration avec un acteur local inconnu. Il manque une collusion intime entre grands groupes européens et startups locales.

Les sommets somptuaires : le spectacle de la souveraineté

Il y a quelque chose de très français dans la réponse à la crise technologique : le grand sommet. Choose France à Versailles pour attirer les investisseurs, Action sur l'IA à Paris — des sommets somptuaires qui produisent des chiffres impressionnants, une couverture médiatique nationale intense, et une question sur le réel sous-jacent que personne dans la salle n'a intérêt à poser. Ces événements produisent des photos, des engagements non contraignants, et une conviction locale qu'on est dans la conversation mondiale. Pendant ce temps, les décisions réelles se prennent dans les data centers de Virginie et les bureaux de la Silicon Valley. Le sommet est le spectacle de la souveraineté, pas la souveraineté elle-même. La fonction psychologique de ces événements est notable : rassurer les élites locales plutôt qu'agir sur le réel, et consolider l'obstination dans l'erreur.
 

La défense : la seule valeur sûre que l'on n'évoque pas assez

Mais il y a une valeur sûre que personne n'évoque assez souvent, et que l'IA va transformer radicalement dans les trois prochaines années : la défense. Ce sont les seuls acteurs européens qui ont les commandes étatiques, les cycles longs, la tolérance au secret, et maintenant la pression géopolitique pour innover vite et rester souverains pour de bon. Si l'Europe a un chemin vers une IA compétitive, il passe par la défense.
 

Vers un nouvel État architecte

Quel nouveau contrat implicite entre État et acteurs économiques ? Au lieu d'un État qui finance en espérant des innovations décisives, on peut envisager un État qui crée des infrastructures. L'État ne pilote plus ; il crée le terrain. Il s'agit d'un État architecte, pas d'un État stratège, qui construit les conditions d'émergence. Mais aussi un État client massif. Pourquoi les États européens financent-ils des projets mais achètent rarement massivement leurs propres innovations ?
L'Europe réglemente comme si elle gérait un marché stable alors que l'IA ressemble plutôt à une guerre d'expérimentation permanente. Peut-on réguler une technologie qui change plus vite que les institutions ? Il y a une inadéquation structurelle de l'instrument étatique à la temporalité du numérique. Le numérique a peut-être rendu obsolète une partie du logiciel institutionnel européen. Peut-être que notre erreur est de continuer à attendre des institutions qu'elles produisent des entrepreneurs, alors que leur rôle devrait être de produire des environnements où l'ambition devient rationnelle.
 

L'incertitude fabriquée : une tempête auto-générée

La finance dit : "nous naviguons dans l'incertitude." Mais ce sont les décisions de la finance elle-même, et de ses partenaires tech, qui produisent l'incertitude dans laquelle tout le monde prétend naviguer. Ce n'est pas une météo subie. C'est une tempête auto-générée.
L'incertitude de 2026 a des auteurs identifiables. Trois ou quatre entreprises de la Silicon Valley ont concentré plus de pouvoir de marché, de capital humain et d'infrastructure que n'importe quel État européen. OpenAI, Anthropic, Google DeepMind ne naviguent pas dans l'incertitude — ils sont l'incertitude pour tout le monde en dehors d'eux. Quand OpenAI annonce 1 400 milliards de dollars d'engagements d'infrastructure avant même d'être rentable — puis révise silencieusement ce chiffre à 600 milliards trois mois plus tard parce que sa propre directrice financière juge le plan intenable — ce n'est pas de la croissance. C'est de la communication financière au service d'une valorisation.
 

L'irréversibilité : le vrai risque que personne ne nomme

On parle peu de l'irréversibilité. Pas le risque — l'irréversibilité. Quand Google est dans 93% des navigateurs, quand AWS héberge 40% d'internet, quand ChatGPT est installé sur un milliard de téléphones, ce ne sont plus des positions de marché contestables. Ce sont des infrastructures de civilisation. On ne "navigue" pas dans cette incertitude-là. On gère la dépendance.
 

L'incertitude comme modèle économique

Dans la Silicon Valley, les entreprises les plus valorisées du monde sont celles qui ont le plus besoin que leurs promesses ne soient jamais vraiment testées. OpenAI à 800 milliards de valorisation a besoin que l'AGI, la prochaine superintelligence, reste toujours "pour bientôt" — parce que le jour où on saura si ça marche vraiment ou pas, la moitié de cette valorisation s'évapore ou s'accumule. L'incertitude n'est pas leur problème, c'est leur modèle économique. Ces acteurs n'ont aucun intérêt à réduire l'incertitude.
D'ici six mois, trois entreprises américaines vont en principe lever 200 milliards de dollars sur les marchés publics au NASDAQ. Elles sont plutôt déficitaires, leurs dirigeants se contredisent sur leurs propres chiffres, et leurs valorisations supposent que la superintelligence arrive avant 2030. Cela n'est pas "bâtir dans l'incertitude", c'est vendre de l'incertitude en tant que produit financier. L'incertitude n'est plus un contexte à subir, c'est une marchandise que certains acteurs fabriquent délibérément et monétisent. Il y a une distinction fondamentale entre incertitude subie et incertitude produite.
 

Révolution financière ou bombe à retardement ?

Ces trois IPOs de l'IA en 2026 promettent de démocratiser l'accès à l'IA en ouvrant le capital au grand public. Elles risquent aussi de consacrer une oligarchie computationnelle dont les marchés publics deviendront, malgré eux, les garants et les otages. Nous verrons vite si c'est une révolution financière ou une bombe à retardement.

Georges Nahon
Données à jour le 24 mai 2026

 

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