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Femmes de Tech

Isabelle Thomas - Head of Governance Digital Risk and Compliance chez Decathlon Digital

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Mathématicienne de formation, spécialiste de la cybersécurité, de la protection des données et de la gouvernance des risques numériques, Isabelle Thomas, Head of Governance, Digital Risk and Compliance chez Decathlon Digital, accompagne la transformation numérique du groupe en conciliant innovation, conformité et confiance. Aujourd'hui, comment expliqueriez-vous votre métier à quelqu'un qui ne travaille pas dans l'informatique, un client de Décathlon par exemple ?

Si je devais expliquer mon métier à un passionné de sport qui vient faire ses achats chez nous, je lui dirais que mon métier, c’est d'être le garant des règles du jeu dans le monde numérique de Decathlon.

Aujourd’hui, Decathlon dépasse le cadre du simple distributeur pour devenir un véritable bâtisseur d'écosystèmes numériques. Notre rôle est de fusionner le sport physique et le digital en connectant applications de coaching, e-commerce, objets connectés et innovations en magasin — pour accompagner durablement le bien-être et la santé de nos utilisateurs au quotidien. Mon rôle, avec mon équipe, c'est de veiller à ce que cette modernisation se fasse en toute sécurité et dans le respect le plus total de nos clients.


Pouvez-vous nous raconter les grandes étapes de votre parcours professionnel et ce qui vous a conduite jusqu'à votre poste actuel chez Decathlon Digital ?

C’est compliqué de résumer 30 ans de vie professionnelle mais je dirais que mon parcours s'est construit en trois grandes étapes.

Les fondations : On l'oublie parfois, mais je viens initialement du monde des mathématiques appliquées (DEA à Paris Dauphine). C'est ce socle scientifique qui a structuré ma pensée et qui s'est traduit, au début de ma carrière, par des fonctions de direction informatique et de gestion de grands projets internationaux (Screenvision, Technicolor). Cette double culture mathématique et informatique m'a donné une vision très concrète des flux de données et des infrastructures.

L'expertise Cyber, Privacy et le Conseil : J'ai ensuite choisi de me spécialiser dans la cybersécurité puis la protection des données (Privacy). En tant que consultante puis Directrice Cybersécurité & Privacy, j'ai eu l’opportunité d'accompagner des Comités de Direction dans des secteurs ultra-régulés comme la Banque, l'Assurance ou le Secteur Public. C'est aussi durant cette période que j'ai complété mon profil par un diplôme en Droit du Numérique à Paris-Panthéon-Assas, car ma conviction profonde pour réussir une transformation numérique est de prendre conscience que désormais, la technique ne va pas sans le droit.

L'engagement pour une IA et un numérique de confiance : Plus récemment, je me suis fortement investie dans les enjeux de souveraineté numérique et de gouvernance de l'Intelligence Artificielle, en participant notamment à des groupes de travail de l'AFNOR et de l'Alliance pour une Confiance Numérique (ACN).

Ce qui m'a conduite chez Decathlon Digital : En octobre 2024, j'ai rejoint Decathlon Digital en tant que Digital Compliance Leader, un poste qui a rapidement évolué vers la création et le pilotage de notre pôle GRC (Gouvernance, Risque et Conformité) Digitale. Ma formation initiale en mathématiques et mes différentes expériences me donnent aujourd'hui la légitimité pour faire le pont entre le monde de la Data/IA, les exigences réglementaires et la cybersécurité. Face à des sujets complexes comme l'IA Act, je ne subis pas la technique : ma formation me permet de comprendre comment fonctionnent les algorithmes et les modèles de données, pour mieux concevoir les cadres de conformité et de sécurité indispensables à l'innovation de Decathlon. Mon objectif est de décloisonner ces sujets pour en faire un levier de confiance pour nos clients et un véritable outil d'aide à la décision stratégique.


Qu'est-ce qui vous a attirée vers les métiers du numérique et de la gouvernance des risques ?

Déjà mon intérêt fort pour la complexité et la résolution de problèmes, qui me vient directement de ma formation initiale en mathématiques. Le numérique est un écosystème en mouvement perpétuel, où les technologies de pointe (comme l'intelligence artificielle ou les objets connectés) redéfinissent sans cesse les règles du jeu économiques et sociétales. Dans une entreprise aussi innovante et créative que Decathlon, c'est un terrain de jeu infini où je ne m'ennuie jamais!

Cependant, je me suis rapidement rendue compte que toute technologie puissante sans contrôle peut devenir un danger autant pour l'entreprise que pour ses clients. C’est là que s’est forgée ma vocation pour la gouvernance des risques et de la conformité. Je n'ai jamais voulu être cantonnée à un seul rôle. La gouvernance des risques est un métier transverse à 360° : il faut comprendre les équipes techniques, parler le langage juridique des avocats, anticiper les menaces avec les experts en cyber, comprendre la stratégie de l’entreprise et garantir que ce que nous faisons est aligné à cette stratégie. Travailler dans la gouvernance des risques, c'est s'assurer que l'innovation technologique reste humaine, juste et digne de confiance. C'est particulièrement vrai chez Decathlon, où la confiance de nos clients est un de nos actifs les plus importants.

Ensuite parce que trop souvent, on voit le risque ou la conformité réglementaire (comme le RGPD ou l'IA Act) comme des freins ou des contraintes administratives. Ce qui m'anime au quotidien, c'est de renverser cette vision : montrer qu'une entreprise qui maîtrise ses risques et respecte ses clients est une entreprise plus résiliente, plus performante et qui inspire confiance. La gouvernance, c'est le cadre indispensable qui permet d'accélérer en toute sécurité.


Votre parcours vous a amenée à travailler avec des profils très différents. Qu'est-ce qui vous plaît dans cette diversité ?

Je suis intimement persuadée que c’est précisément du mélange des compétences que naît la véritable créativité.

Dans la gouvernance des risques numériques, si on reste entre experts d’un même domaine, je trouve qu’on passe à côté du sujet. Je suis convaincue qu'on n'innove pas seul dans son coin. Faire travailler ensemble des directeurs de Business Unit, des ingénieurs, des data scientists, des développeurs, des juristes, des spécialistes de la cybersécurité, c’est mettre autour de la table des personnes qui ont des logiques, des langages et des priorités différents, et qui jusqu’à présent n’avaient pas l'habitude de travailler ensemble. Face à des réglementations de plus en plus nombreuses et complexes, la solution ne peut pas être uniquement juridique ou uniquement technique. C’est en confrontant les points de vue qu’on trouve des solutions “élégantes”, fluides et créatives. C'est en cela que mon métier est profondément collaboratif. Je suis une sorte de facilitatrice, je traduis les contraintes réglementaires des uns en opportunités d'innovation pour les autres. Trouver le point de convergence entre des mondes qui se parlent peu, c'est un défi intellectuel incroyable.


Quels sont les principaux changements que vous avez observés dans le numérique au cours de votre carrière ?

C’est l’avantage d’avoir plus de 30 ans d’expérience dans ce que l’on appelait l'IT il y a encore quelques années ! J'ai eu l’opportunité d’être une actrice privilégiée d'une véritable révolution numérique. Si je devais retenir les trois principaux changements qui ont bouleversé notre manière de concevoir la technologie, je les résumerais de la manière suivante :

L'explosion de la Data et l'avènement de l'IA : Au début de ma carrière, l'informatique consistait principalement à automatiser des processus internes et à stocker “quelques” données. Le premier data warehouse que j’ai déployé devait peser quelques centaines de gigas de données et j’avais l’impression d’être la reine des abeilles! Aujourd’hui, la donnée “c’est l’or noir du 21ème siècle”, ça n’est pas de moi, beaucoup de spécialistes du numérique et de l’IA s’accordent à le dire. Avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle, en particulier l'IA générative et les objets connectés, nous ne sommes plus simplement dans l'analyse de données, mais dans la prédiction et l'hyper-personnalisation. Pour la mathématicienne que je suis, c'est un changement d'échelle fascinant, mais qui impose beaucoup de rigueur dans la maîtrise des algorithmes et des traitements de la donnée.

Le changement de paradigme de la Cybersécurité : On est passé d'une logique de "forteresse numérique" – où si je schématise et vulgarise à l’extrême (j’espère que les experts en cybersécurité ne m’en voudront pas), on se contentait de mettre un pare-feu autour de l'entreprise – à un monde totalement ouvert et interconnecté (le Cloud, le travail à distance, les applications mobiles, l'IoT et que sais-je!). Le risque s'est déplacé et la surface d’attaque s’est démultipliée. Cette transformation a d'ailleurs profondément fait évoluer le métier de CISO/RSSI. On est passé d’un profil expert très technique, historiquement "caché" au fin fond de la DSI, à un véritable rôle de partenaire stratégique. Aujourd’hui, le CISO accompagne les directions : c’est un co-pilote de la résilience et de la confiance de l'entreprise.

L'accélération et la maturité du cadre réglementaire : C'est sans doute le changement le plus marquant pour mon quotidien. Pendant longtemps, le numérique a évolué dans un flou juridique relatif. En quelques années, nous sommes passés d'une réglementation centrée sur la vie privée (le RGPD) à une vague de textes européens extrêmement structurants pour l'économie (le Data Act, le CRA pour les objets connectés, NIS 2 pour la cyber-résilience, et bien sûr l'IA Act). Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que cette accélération n'est plus seulement européenne, elle est désormais mondiale. Que ce soit aux États-Unis, en Asie, en Amérique du Sud ou en Inde, chaque région du monde durcit ses règles sur la souveraineté des données, la cybersécurité et l'éthique de l'IA. La conformité n'est plus une option ou une case locale à cocher, c'est devenu un enjeu géopolitique.


En tant que femme ayant accédé à des postes de direction dans l'IT, avez-vous rencontré des défis particuliers ?

Finalement, en regardant derrière moi, je dirais qu’il n’y a jamais eu de défis insurmontables mais je parlerais plutôt de problématiques d’affirmation et de légitimité, qui ont forcément et heureusement évolué au fil de ma carrière.

Dans les années 2000, il fallait s'imposer dans un univers presque exclusivement masculin. À cette époque, le postulat de base était qu’une femme à un poste de direction IT était par définition incompétente et n’était pas à sa place, notre légitimité passait souvent par l’obligation d'en faire deux fois plus pour prouver nos compétences.

Le second défi a été lié à la posture de leadership. Dans les réunions, il fallait tout de même avoir une sacrée confiance en soi pour réussir à imposer ses points de vue en étant souvent la seule femme de la table, entourée d’hommes qui étaient en général hiérarchiquement plus "gradés" que moi. On m’a appris par la suite que toute la subtilité de la chose résidait dans le fait de laisser penser à vos interlocuteurs que l’idée venait d’eux. Si ça marche, c’est gagné mais il faut apprendre à mettre son égo de côté :-)

Aujourd’hui, mon plus grand défi est celui de la crédibilité et légitimité transverse. Manager la GRC (Gouvernance, Risques et Conformité) chez Decathlon Digital, ce n’est pas seulement parler de technique ou de cybersécurité ; c'est faire le pont entre la technologie, le droit et les opportunités business. Mon parcours est d’ailleurs sillonné de formations ou de certifications tout autant liées à la cybersécurité qu’au droit. Comme s’il me fallait ces formations pour justifier de ma légitimité…syndrome de l’imposteur, quand tu nous tiens!


Sauriez-vous identifier une ou deux personnes vous ayant encouragé dans la voie professionnelle que vous avez choisie ?

Oui, tout au long de ma carrière…mais je ne vous dirai pas qui 🙂


Avez-vous le sentiment que la place des femmes dans les métiers du numérique évolue positivement ?

Oui, et fort heureusement, ça avance… lentement mais sûrement comme on dit.

Si je regarde en arrière, les lignes ont bougé. Aujourd’hui, la prise de conscience est collective et globale. Les profils de femmes dirigeantes dans la tech sont de plus en plus mis en avant pour inspirer les futures générations. On constate également une vraie solidarité féminine et une multiplication des réseaux d'entraide, ce qui n’existait pas à mes débuts. Cet article en est un bon exemple!

Chez Decathlon, il y a une réelle volonté de créer un environnement inclusif où la diversité est perçue comme un levier de performance et d'innovation. Le fait de voir des femmes à des postes de "leaders" ou d'accompagner des Comités de Direction envoie un signal fort aux plus jeunes : la tech vous tend les bras et vous pouvez y faire une carrière stratégique.

Ce qui évolue aussi, c’est la diversification des opportunités. Le numérique ne se résume plus uniquement au code pur ou aux infrastructures. L'essor de la GRC (Gouvernance, Risques, Conformité), de la Privacy ou encore de la gouvernance de l'IA crée des ponts passionnants avec le droit, l'éthique, les enjeux sociétaux et la stratégie business. Ce sont des domaines très transverses où les femmes peuvent exceller de par leur vision globale, leur capacité à faire dialoguer des mondes différents et leur sens du leadership collaboratif.

Mais je trouve que même si la situation s’améliore dans le milieu professionnel, le défi reste malheureusement entier sur la question de l’attractivité de la tech auprès des jeunes filles. Soyons honnêtes, je trouve qu'aujourd'hui, l'éducation n'est clairement pas à la hauteur de ce défi. Depuis les réformes successives du lycée, il y a une baisse significative du nombre de filles qui choisissent les spécialités scientifiques et numériques. L'école échoue encore trop souvent à déconstruire les stéréotypes de genre dès le plus jeune âge. Pour inverser la tendance, il ne suffit pas de faire de la sensibilisation de temps en temps. Il faut une refonte de la manière dont les métiers du numérique sont présentés et enseignés, en montrant leur diversité. Les entreprises comme Décathlon font leur part du chemin en ouvrant leurs portes et en proposant du mentorat, mais l'impulsion de départ doit être politique et éducative.


Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui hésite aujourd'hui à s'orienter vers une carrière dans l'informatique ou le digital ?

Je ne vais pas être très originale mais mon premier conseil tient en une phrase : osez, et surtout, ne vous laissez pas enfermer dans une case.

Si une jeune femme hésite aujourd'hui, c'est souvent parce qu'elle a une vision tronquée ou intimidante de ce secteur. À celle qui doute, je dirais trois choses.

La tech n'est plus un club de codeurs solitaires : C’est un écosystème d'une richesse infinie. Bien sûr, nous avons toujours besoin d'ingénieures et de développeuses hors pair. Mais le digital aujourd'hui, comme je l’ai déjà dit, c’est beaucoup plus diversifié que ça. On le voit de manière flagrante avec l'avènement de l'Intelligence Artificielle : les véritables défis ne sont plus seulement techniques, ils sont éthiques, sociétaux et environnementaux. Se poser la question de l'empreinte carbone du numérique, des biais algorithmiques ou de l'impact de l'IA sur l'emploi et la désinformation est devenu capital. Quels que soient vos talents – que vous soyez matheuse, littéraire, créative ou dotée d'un fort esprit d'analyse –, il y a une place pour vous dans la tech.

C’est le secteur où s'écrit le monde de demain : Choisir le numérique, ce n'est pas juste choisir un métier, c'est choisir d'avoir un impact direct sur la société. Vous voulez avoir un impact sur l'environnement, sur la santé, sur l'éthique de l'Intelligence Artificielle ou sur la souveraineté de notre continent ? Tout cela commence à se jouer maintenant, mais c'est surtout le grand chantier des années à venir.

Le fameux syndrome de l'imposteur se combat par l'action et le réseau : C'est un biais très féminin que de vouloir cocher 100 % des cases d'une fiche de poste avant de postuler ou de se lancer. Personne ne sait tout, surtout dans un secteur qui se réinvente chaque matin avec des technologies émergentes. Développez votre curiosité, formez-vous en continu et, surtout, entourez-vous. Rejoignez des réseaux, trouvez des mentors – femmes ou hommes – qui sauront vous guider et vous ouvrir des portes.

En résumé : Ne vous demandez pas si vous êtes "assez technique" pour la tech. Demandez-vous quel impact vous voulez avoir. Le digital a un besoin vital de nouveau regard, de nouvelle sensibilité et de nouvelles compétences pour construire une technologie de confiance. Foncez, on n’attend que vous!


Si vous deviez résumer votre parcours et votre vision du leadership en une phrase, laquelle choisiriez-vous ?

La performance numérique ne naît pas des silos techniques, mais du décloisonnement : le leader de demain est celui qui donne du sens à l’innovation et qui, pour ce faire, crée des ponts entre la stratégie, la sécurité et l'humain pour transformer le risque en confiance. 

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