Chantal Doebele, Experte en architecture cyber-réseaux - Dassault-Aviationpar David Abiker
« Un système d’information n’existe pas sans une maîtrise profonde du réseau et de la sécurité. » C’est le fil conducteur de la carrière de Chantal Doebele, experte en architecture cyber-réseaux chez Dassault-Aviation et nominée pour le trophée de la Cyber-France par le Cercle des femmes de la cybersécurité en 2022. Une fierté et une reconnaissance de 30 ans de carrière.
Qu’est-ce qui vous a conduite vers les métiers de l’architecture et de la sécurité des SI ?
J’ai une formation d’ingénieur en informatique industrielle option robotique, Polytech Marseille. Ces études m’ont amenée vers l’informatique, mais surtout vers les RESEAUX « network ». C’était le début des communications distantes. Mon stage de fin d’études, puis mon premier poste, m’ont plongée dans le développement en assembleur, une immersion totale dans les couches basses. Mais mon objectif était déjà clair : travailler sur les techniques de communication réseau.
J’ai rejoint Dassault Aviation en 1990 pour concevoir et spécifier les architectures réseau, puis les infrastructures d’interconnexion avec l’extérieur. C’est là que je me suis spécialisée en réseaux et sécurité, jusqu’à intégrer l’équipe SSI et devenir pendant vingt ans la référente des interconnexions sécurisées du SI, notamment autour du concept de Zone Neutre que j’ai défini.
Aujourd’hui membre de l’équipe d’architecture d’entreprise, je continue de défendre une conviction simple : un système d’information n’existe pas sans une maîtrise profonde du réseau et de la sécurité. C’est le fil conducteur de toute ma carrière.
Comment décririez-vous votre rôle aujourd’hui chez Dassault Aviation ?
Avec plus de 35 ans d’expérience, je suis aujourd’hui experte en architecture cyber-réseaux, spécialisée dans les infrastructures d’interconnexion sécurisées. Mon rôle consiste à concevoir, faire évoluer et conseiller sur ces architectures, toujours guidée par la maîtrise des couches basses.
Mon activité s’articule autour de trois axes : la conception d’architectures réseau et cybersécurité répondant aux besoins fonctionnels et aux exigences de sécurité ; la contribution à des projets européens comme NGWS, opérationnel, ou AEROSEC, actuellement en phase de spécification ; enfin, le conseil et la transmission de savoir auprès des équipes internes et des partenaires.
Mon objectif reste inchangé : garantir la pérennité, la sécurité et l’évolutivité des infrastructures d’interconnexion de Dassault Aviation.
Que diriez-vous aux jeunes femmes qui hésitent à choisir une carrière technique ?
La technique est passionnante si on l’aborde comme un défi intellectuel et créatif. Il s’agit avant tout de comprendre comment les choses fonctionnent. Une curiosité pour les mathématiques, la logique ou la physique est un excellent point de départ.
Il ne faut jamais avoir honte d’aimer la technique ni de rester dans l’expertise. Ce sont des métiers qui exigent une formation continue et une curiosité permanente, ce qui les rend stimulants.
Il faut aussi nourrir sa créativité, s’ouvrir à d’autres univers. Personnellement, l’art contemporain m’inspire beaucoup. Et surtout, rester libre, sans se laisser enfermer par les stéréotypes.
Quels sont, selon vous, les enjeux majeurs de sécurité dans les systèmes d’information industriels ?
La souveraineté des infrastructures a toujours guidé mes choix architecturaux. Dans le contexte géopolitique actuel, la maîtrise de nos systèmes, de nos données et de nos interconnexions est une condition essentielle d’indépendance et de résilience.
Je résume parfois cela de façon volontairement provocatrice : je préfère une solution française ou européenne perfectible à une solution étrangère parfaitement fonctionnelle (parce qu'éprouvée, testée, utilisée par un grand nombre d’utilisateurs). C’est un choix assumé, et aujourd’hui largement compris et partagé.
L’intelligence artificielle change-t-elle votre façon de concevoir la sécurité ?
Oui et non. L’IA est un outil puissant qui accélère l’analyse, enrichit la réflexion et propose des pistes nouvelles, notamment en matière de détection et de réponse aux incidents.
Mais elle ne remplace ni le jugement, ni la créativité, ni la responsabilité humaine. En architecture de sécurité, l’IA suggère ; l’expert décide. Les choix finaux, l’évaluation des risques et la prise en compte des enjeux métiers restent profondément humains.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je n’ai pas de modèle unique. Mon inspiration vient des rencontres et du travail collectif. Chaque projet est l’occasion de partager, de confronter les idées et de progresser ensemble.
La complémentarité des compétences et l’intelligence collective ont toujours été les moteurs de mon parcours. Au fond, ce sont les relations humaines qui structurent toute ma trajectoire professionnelle.
Quelle compétence est essentielle pour réussir dans l’IT demain ?
Plus que des compétences, je parle de postures. D’abord, conserver une maîtrise profonde des couches basses : réseau, sécurité, infrastructure. Ensuite, savoir dialoguer avec l’IA, en gardant un esprit critique. Enfin, rester pragmatique : le tout-cloud ou la virtualisation systématique ne sont pas toujours la solution.
L’IT de demain aura besoin d’experts capables d’allier fondamentaux techniques, agilité et compréhension concrète des infrastructures physiques.
Qui a influencé votre choix d’études scientifiques ?
Mon choix s’est imposé naturellement. J’ai grandi à la campagne, dans un environnement libre et stimulant, avec le goût d’apprendre. Les mathématiques m’attiraient plus que tout.
Les premiers pas sur la Lune ont sans doute nourri mes rêves d’enfant. Astronaute, astronome, mathématicienne… Puis ingénieure. Il y a eu une part de hasard, mais surtout une curiosité scientifique constante, sans pression, qui m’a guidée jusqu’à l’école d’ingénieurs.
Qu’est-ce qu’une journée de travail pénible pour vous ?
Une journée pénible naît de la frustration : projets bloqués, absence de consensus, discussions interminables, décisions repoussées. Le facteur humain est essentiel à la réussite des projets, mais il peut aussi en être le principal frein. Lorsque l’énergie se perd dans des débats stériles plutôt que dans des choix pragmatiques, c’est profondément démoralisant.
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